CHRONIQUES

ON NE TOUCHE PAS A MON HOMME: Partie 8

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Une chambre vaste aux murs nus avec deux grandes fenêtres qui s’ouvrent non sur une cour arrière, mais sur le mur d’enceinte. A entendre les voix des passants, et les sabots des montures. Le mobilier est sommaire : un gros matelas posé à même un tapis de sol de style berbère, une table d’étude la mienne, une jarre ,un miroir sur le mur en face de l’entrée, une lampe à pétrole de marque butterfly. Voila le deuxième cadeau que m’a fait l’amenokalt à mon retour des vacances de Noël. Ma prière à été entendue et exaucée. C’était mon seul vœux pendant le voyage : avoir un bon lit. Le couvert ne  figurait pas dans mes préoccupations. Mais la question qui se pose à présent est : à quel prix ? Mon changement de statut a bouleversé tous mes plans. Mes projets seront obligatoirement revus dans leur ensemble au vu de la nouvelle tournure des évènements. Par ma petite expérience de la vie, j’ai appris que rien n’est gratuit. J’ai déjà séjourné sur ce domaine, et Dieu seul sait dans quelle condition! Il a suffit seulement que je quitte pour une dizaine de jours pour que l’on procède à une révision totale de mon statut.

Quelles sont les motivations de mon hôtesse ?

Je n’ai pas de don divinatoire, mais j’ai un sixième sens infaillible qui très souvent me prévient du danger quand il s’approche. Malheureusement dans ce cas -ci, je ne sens pas le danger.

Je vais jusqu’à penser à ma mère. La concernant je souhaite de tout mon cœur me tromper sur ce que je pense. Elle ne peut aller aussi  loin dans sa gestion de ma vie. Je le saurai dès que le jour pointera . J’irai présenter mes civilités à Nonoh, lui remettre le présent que je lui ai préparé, et faire d’une pierre deux coups.

Je ne m’attends pas à ce qu’elle déroule le tapis rouge pour moi, car c’est à elle que je dois mon sobriquet de Fithnat.

Je ne lui en veux pas pour son jugement hâtif. Je n’ai que du respect pour la grande dame de la fourmilière. Du respect pour son âge, pour sa fonction de gouvernante des filles Intahout. C’est surtout sa personnalité qui me fascine. Une personnalité restée inaltérée par toute une vie de sacrifice. Surtout que d’après mes sources, sa loyauté envers ses maîtres n’a pas corrompu son sens de la morale et de la vertu. Elle est la gardienne, la juge chez les Intahout. Les filles ont en elle la mère partie prématurément. Avec le père, c’est un respect mutuel qu’ils se vouent.

Les ennemis du clan redoutent  plus les foudres de Nonoh que les représailles de n’importe lequel de ses membres. Son talent de négociatrice n’a d’égal que sa sagesse à concilier les esprits quand les protagonistes sont de bonne foi et méritent une seconde chance.

Des personnages comme Nonoh, il en existe dans toutes les fourmilières. C’est leur image qui apaise la mauvaise conscience des maîtres quand elle les sort de leur sommeil pour les gronder. Ce sont eux qu’ils exhibent pour attester que la gangrène n’a pas totalement envahi leurs âmes. De leur côté, ils forment la barrière de corail protégeant et garantissant la continuité de leur monde: inconditionnels , dévoués et disposés à exceller dans  leur condition :  rien que des serviteurs !!!

La nuit devient profonde, le mercure descend de plus en plus. Ni les murs épais de la bâtisse, ni ma couverture « tera- tera » n’arrêtent plus l’air froid qui entre par les fenêtres sans rideaux de la chambre. L’air doux du soir qui me dorlotait est devenu froid et piquant avec la complicité du vent qui souffle dehors. Le froid et moi ne sommes pas bons amis. Mon corps tout entier me signale que le temps est insupportable. Mes articulations brûlaient, mes extrémités piquaient, mes oreilles bourdonnaient… L’Harmattan est plus rude que je ne le pense dans ces contrées. Je n’arrive pas à trouver le sommeil, mon cerveau est bloqué par l’exercice que je lui ai imposé. Je suis la seule apparemment qui veille encore dans le domaine. Tous les bruits que je perçois viennent du lointain: les ronronnements des moteurs des gros porteurs qui passent sur la nationale ; les cris des animaux sans étables……

J’ai arrêté la réflexion pour prier afin que le sommeil me prenne. J’ai quand même droit à une bonne et douce nuit de sommeil après tout c’est le jour à charrie comme événement dans ma vie.

La vie qui reprend dans le domaine me ramène à la réalité. Je me rendis compte que j’ai finalement dormi. Comme quoi le sommeil n’a pas de maître. Le sommeil m’a « happée  » , c’est ainsi que s’explique votre vigile quand vous rentrez de la ville et vous le trouvez endormi. La mère dont les pleurs du bébé réveillent la maisonnée, dira que le sommeil l’a « happée ». Même l’élève ayant dormi sur ses cahiers à été « happé » par le sommeil…

Nonoh est matinale. L’ âge et la maladie n’ont pas émoussé son ardeur. Elle est toujours sur pieds les petits matins, même à ne rien faire.. Sa chambre est contiguë à mon ancien logis. Quand je me suis annoncée, elle était déjà sur pieds, j’ai vu juste.. je ne lui laisse pas le temps de lancer ses piques. J’attaquai la première.

_Nonoh, c’est moi Fithnat, ce n’est pas le diable !

Un sourire en coin vint accueillir ma salve.

_je le sais, ma grande ! Tu es rentrée hier soir.

Il y’a un adage de chez nous qui dit ceci: « Celui qui n’a pas choisi l’endroit où il devrait naître, ne choisira pas là où il devrait vivre ».

Crois-tu que s’il a été donné à chacun de choisir, certains endroits de la terre seraient peuplés?

Sois la bienvenue parmi nous. Tu as manqué à beaucoup d’entre nous, même si tout le monde ici te trouve orgueilleuse. Eux comme toi, vous êtes des victimes de l’intolérance. Venir d’horizons différents et s »accepter aux premières heures est une gageure. Or la diversité est un immense trésor, mais que nous avons tous du mal ou même incapable à gérer. Lorsque nous constatons la différence physique ou spirituelle, au lieu de l’admirer ou de la comprendre, nous choisissons ou de la juger ou de nous en éloigner.

Même si tu es orgueilleuse, saches que c’est un attribut de la jeunesse.

Toi et KOUL, vous êtes deux jeunes femmes différentes en tout, mais que le destin a réunies. Je ne trouve pas votre rencontre fortuite. Le hasard ne réunit pas deux femmes telles que vous deux. Je ne serai peut-être pas là pour crier ma victoire ou regretter mon erreur en vous demandant de taire vos hostilités pour aller de l’avant.

L’avenir a besoin de votre amitié.

Tout cela a été dit comme  une leçon apprise et récitée au fil des années.

Je ne m’attendais pas à une telle leçon de morale venant de la majestueuse cordonniere.

J’ai manqué de mots pour exprimer le fond de ma pensée. L’émotion m’a fait perdre la voix.

J’ai eu besoin de respirer, prendre une grosse bouffée d’air dans les poumons. C’est l’urgence pour l’instant.

Je déposai son paquet contenant une couverture « sakala »; une pipe et du tabac, sur sa couchette et me précipitai dehors.

Nonoh ne chique pas. Ses longs séjours en Mauritanie l’ont convertie à la pipe.

A SUIVRE…

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Enseignante, auteure de livres de français et de guides pédagogique, correcteure d'écrits( roman, mémoire..) Début dans l'essai littérature. Passionnée par l’art culinaire.

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